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4 janvier 2015 7 04 /01 /janvier /2015 21:29
Un corbillard pour Sardine

Eliot Marzan termina son café, reposa la tasse, s’essuya la bouche et se leva. Il traversa la salle à manger de l’hôtel et regagna sa suite.

Il téléphona à la confiserie et s’entretint longuement avec Charles, son complice de toujours. Quand il n’était pas en voyage, il passait la matinée, enfermé avec lui, dans un petit laboratoire, à élaborer de nouvelles recettes de bonbons ou de chocolats.

Charles et Eliot avaient fait ensemble leur apprentissage. Eliot avait acheté la confiserie tandis que Charles était resté chez leur maître. Quand Eliot eut gagné suffisamment d’argent pour acheter sa première usine à bonbons, il appela son ami pour le remplacer à la tête de la boutique. Il ouvrit alors petit à petit d’autres usines de sucrerie. L’ascension fut rapide. L’empire Marzan : confiserie, usines à bonbons, champs de betteraves, plantations de canes à sucre, raffineries et usines chimiques fournissant colorants, additifs, arômes en tout genre, régalait le monde entier de ses spécialités.

Tout allait bien à la confiserie. Eliot se connecta à Internet, consulta les cours de la bourse. Satisfait, il ouvrit son courrier électronique et répondit à quelques messages. Il pouvait maintenant profiter de sa journée de vacances.

Il descendit dans le hall de l’hôtel pour retrouver André, son homme de confiance.

Ils prirent la voiture pour aller au jardin botanique. Eliot admira les milliers d’espèces de plantes qui s’offraient à ses yeux. Il sortit son calepin et croqua quelques fleurs et quelques feuilles. Il dessinait ou écrivait très souvent, il se servait ensuite de ses notes pour créer de nouveaux produits, à l’abri de son laboratoire ou, tout simplement, pour composer un tableau. C’était un fou de peinture, il pouvait peindre des nuits entières.

Il rejoignit André qui le conduisit dans le vieux Madrid. Eliot aimait se régaler de cuisine familiale dans de petits restaurants. Ils déjeunèrent en tête-à-tête, puis il se fit conduire au Parc du Retiro.

Il y pénétra par un imposant portail en fer forgé. Il dégusta un cornet de glace à la vanille, assis sur un banc, près d’une fontaine ; le murmure de l'eau était apaisant. Il joua à cache-cache avec un rayon de soleil qui se glissait entre les feuillages et laissa son regard filer le long des allées désertes.

André attendait dans la voiture. Eliot se déplaçait rarement à pied, l’hôtel Palace se situait pourtant tout près des musées et des jardins qu’il souhaitait visiter. Il avait de plus en plus de mal à se mouvoir, ses jambes le faisaient souffrir. Le temps qui passait aggravait encore un peu son problème de surpoids. Il s’essoufflait et transpirait vite. Son médecin lui conseillait le régime. Pour lui, c’était retourner en arrière, au temps des privations et il s’y refusait catégoriquement. Il était d’une gourmandise féroce.

Il avait décidé de passer l’après midi à l’Académie des beaux-arts de San Fernando.

En croquant la provision de bonbons qui encombrait ses poches, Eliot errait d’un tableau à l’autre, d’une salle à l’autre, un peu désabusé. Il lui était impossible de dire ce qui l’attirait dans une œuvre : un détail pouvait retenir son attention, l'atmosphère qui se dégageait de la toile ou alors, un petit rien. Cette fois, ce fut le titre du tableau : « L’enterrement de la sardine ». De la foule masquée s’élevait comme une clameur, on sentait monter une note sourde. La fête battait son plein.

« Jolie toile, n’est-ce pas ? dit le gardien en s’arrêtant à côté d’Eliot. Goya a parodié une tradition madrilène. Le carnaval se terminait le mercredi des Cendres par une procession burlesque. On portait un gigantesque mannequin auquel était accrochée une petite sardine que la foule allait enterrer sur les bords du Manzanares. Ici, le mannequin a été remplacé par une bannière… »

Eliot, assis sur la banquette, face au tableau, écoutait d’une oreille distraite l’employé du musée. Il était dans la foule en liesse, il jouissait pleinement de l’enterrement de la sardine, sa Sardine à lui, la tante Hermione.

Sèche comme une baguette, c’était elle qui l’avait élevé. Il avait cinq ans au décès de sa mère. Son père, un illustre inconnu, s’était volatilisé dans la nature. Hermione, dans sa grande charité chrétienne, avait recueilli le petit orphelin. Il avait grandi, tant bien que mal, au milieu des privations.

Tante Hermione était l’avarice même. Elle ne donnait rien à personne, jamais, même pas un sourire, elle avait la bouche pincée et scrutait le sol, toujours à la recherche de quelque chose : une petite pièce, un petit bout de rien.

Il l’avait surnommée la Sardine parce qu’on mangeait une sardine à tous les repas de midi avec du riz et le soir de la soupe. Semaine, dimanche ou jour férié, c’était toujours le même menu. C’était le Carême toute l’année.

Tante Hermione gardait précieusement chaque boîte de sardines, elle les utilisait comme rangement pour ce qu’elle récoltait à droite, à gauche : bouton, ruban, fil, ficelle, allumette usagée, clou, épingle, vis,… tout lui était bon, il ne fallait rien laisser, tout pouvait servir et trouvait donc sa place dans une boîte dans un des grands placards de la maison.

Quand Eliot avait été en âge d’entrer en apprentissage, elle l’avait placé chez un maître confiseur. Il était nourri et logé. Il était même rémunéré, son employeur disait que tout travail mérite salaire. Tante Hermione empochait donc le dû de son neveu pour se dédommager de toutes ces années passées et de tout ce que pouvait coûter un grand garçon à cette époque.

Eliot portait toujours les mêmes vêtements, il avait un pantalon pour laver l’autre, il en était de même pour les chemises. Elle lui avait tricoté un pull avec de la laine, qu’elle avait gardée dans la naphtaline, provenant de vieux gilets qu’on lui avait donnés.

Chaque fin de semaine, la sardine au riz et la soupe l'attendaient. Il passait son temps à aider sa tante, elle trouvait toujours à l’occuper. Il devait aussi entretenir le potager, tante Hermione n’achetait que rarement des légumes.

Un jour, Eliot réclama son salaire, il était un homme maintenant, il allait sur ses vingt ans, il n’était plus apprenti, mais ouvrier chez le maître confiseur et il lui semblait tout à fait normal de disposer d'une partie de sa paie. La Sardine était entrée en furie, elle en suffoquait. Elle finit par lui jouer la grande scène de la tante bafouée qui a tout sacrifié pour celui qu’elle considére comme son fils.

Eliot n’avait pas insisté. Il avait retrouvé ses mots d’enfant, du temps où il vivait en permanence dans la grande maison froide. Ce soir là, il s’était surpris, allongé dans son lit, à ressasser une vieille litanie : « à mort la Sardine, à mort la Sardine,… »

Elle se levait toujours à 7h. Un grand bruit dans l’escalier le fit sursauter, il s’étira, bailla et sortit lentement dans le couloir. Il entendit gémir. Il descendit deux marches, se baissa, dénoua les deux extrémités de la ficelle tendue d’un petit clou planté dans le mur à l'un des barreaux de la rampe, en fit une petite boule qu’il fit sauter dans sa main.

Calmement, il finit de descendre, enjamba le corps de la Sardine, immobile au bas des marches, et alla ranger la pelote de ficelle dans le premier tiroir du buffet de la cuisine, dans la seconde boîte en partant de la gauche.
Il retourna alors dans le couloir, tante Hermione le regardait fixement de ses gros yeux ronds.

Il partit chercher du secours, le voisin s’empressa d’aller quérir le médecin. Il attendit, assis sur la dernière marche, devant le corps disloqué.
Ils s’observaient.

Le médecin fit transporter l’accidentée avec beaucoup de précautions jusqu’à son lit, inutile de la conduire à l’hôpital, c’était l’affaire de quelques heures. Il lui fit une piqûre de calmant et promit de revenir dans un moment.

Eliot resta seul avec la Sardine, ils ne se quittaient pas des yeux. Il savait qu’elle savait, mais elle ne disait rien. Elle mourut en silence, même pas un soupir, tellement elle était avare.

Sous le soleil, Eliot, en diable noir, suivait la procession du Carnaval. Il riait sous son masque. Il courait parmi la foule. Diable bondissant.

Dans le matin froid, Eliot, jeune homme frêle, dans son costume étriqué, suivait le corbillard emportant la Sardine. Il avait au fond de la gorge une folle envie de rire. Il sentait dans ses jambes un immense besoin de courir. Jeune homme libéré.

Il se leva péniblement et sortit sans regarder aucune autre œuvre.

Il retourna à l’hôtel Palace et se fit servir à dîner dans sa chambre.

Confortablement assis dans un fauteuil, un plateau devant lui sur la table, il souleva la cloche en argent et découvrit une assiette : une sardine et du riz.

Il mangea lentement en mastiquant longuement pour que cela dure plus longtemps, comme le lui avait appris la Sardine. C’était bon.

Quand il eut fini, il se cala dans le fauteuil et ferma les yeux.

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Published by Pascale Blazy
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