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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 17:28
Game over

Trente minutes de retard !

Le froid était terrible. Antoine releva le col de son manteau. Il avança à petits pas dans la grisaille de ce matin de janvier et entra au café.

La salle était déserte.

  • Salut Antoine ! Un p’tit noir vite fait ? T’es en retard aujourd’hui.

Comme au bon vieux temps…

  • Oui, non…

Antoine regarda sa montre : huit heures cinq.

Installé sur le tabouret du bar, sa mallette à côté de lui, il ôta ses gants, les mit dans sa poche. Ses doigts rencontrèrent quelques pièces de monnaie, il fit l’appoint sur le comptoir. Lentement, il déplia le sucre, regarda les morceaux se noyer dans le liquide sombre et fumant et tourna le breuvage avec la petite cuillère. L’œil rivé à sa montre, il sirotait son café.

Raymond débarrassait les tables du coup de feu de sept heures quarante-cinq. Un groupe d’étudiants bruyants entra et s’installa près de la vitre. Antoine les suivit des yeux, se souvenant de l’époque où, lui aussi, passait de longues heures au café. Il s’y arrêtait déjà le matin, toujours à la bourre : un petit noir, pris à la hâte, était son petit déjeuner. Dans la journée, il revenait avec les copains pour d’interminables discutions. Ils refaisaient le monde.

Antoine regarda sa montre, le temps s’étirait lentement. Il avait l’impression, ce matin, de vivre au ralenti. Il s’était dit qu’à huit heures quinze, il quitterait le bar.

Il remit ses gants avec soin, remonta son col, salua Raymond et sortit.

 

Le froid le saisit.

A pas comptés, il s’engagea dans la rue. Il dévisageait les passants, ne reconnaissant personne. Quelques travailleurs attardés marchaient d’un pas vif, mais ce n’était pas la presse du matin avant huit heures. Sous les abribus les collégiens et les lycéens avaient cédé la place à quelques ménagères matinales avec leur cabas. Des mamans avec leurs tout-petits commençaient à pointer le nez sur les trottoirs.

Antoine s’arrêta devant le kiosque à journaux. La marchande, emmitouflée dans ses châles multicolores, le salua.

- Tiens, vous êtes là ! Vous êtes drôlement en retard ce matin. Je vous croyais enseveli sous vos couvertures avec la grippe. Ils l’annoncent tous, dit-elle en montrant les quotidiens.

Il prit le temps de lire les gros titres, feuilleta même une ou deux revues. La marchande le regardait du coin de l’œil, un peu étonnée par ce revirement de comportement, lui habituellement si pressé.

D’un pas pesant, Antoine s’éloigna, « Le Monde » sous le bras.

Quand il arriva sur le trottoir du boulevard, il marqua un temps d’arrêt, juste en face de son bureau et fixa la grosse horloge sur le mur au-dessus de l’abribus. Les aiguilles indiquaient huit heures vingt-neuf. Il vérifia sa montre et chercha du regard un camion bleu.

Aucun véhicule en vue.

Pétrifié, il scruta à nouveau l’horloge, puis ferma les yeux, son rêve récurent défila sous ses paupières : huit heures, il traverse le boulevard pour se rendre à son travail comme chaque jour. Un camion bleu le pulvérise.

Antoine ouvrit les yeux, aspira une bonne goulée d’air froid. La pendule affichait huit heures trente. Il vérifia à nouveau sa montre, regarda à gauche, à droite. Rien. Il traversa rapidement et s’engouffra dans l’immeuble. Après un bref salut à la collègue à l’accueil, il appela l’ascenseur et gagna le troisième étage.

 

Priscilla, sa fidèle secrétaire, toujours vêtue au dernier cri, l’accueillit, son agenda à la main. Elle venait de téléphoner chez lui pensant qu’il était souffrant.

Pénétrant dans son bureau, la sémillante Priscilla sur les talons, il accrocha son manteau au cintre prévu à cet effet et dévoila ainsi son impeccable costume de cadre d’entreprise. Installé dans son fauteuil, il écoutait distraitement la litanie des rendez-vous de la journée que lui distillait sa secrétaire, les yeux rivés à la pendulette posée devant lui.

Quand enfin elle se tut, il lui demanda gentiment si elle pouvait les annuler, il ne se sentait pas très bien ce matin.

Avant de sortir, Priscilla lui proposa une boisson chaude. Il demanda un thé. Elle fut un peu surprise, lui qui ne jurait que par le café. Elle éprouvait une profonde amitié pour son jeune patron, ils étaient arrivés presque en même temps dans l’entreprise.

Antoine but son thé debout devant la fenêtre. Il avait vue sur le passage pour piétons, l’abribus et la grosse horloge qui marquait maintenant neuf heures trente.

 

Antoine descendit au premier étage.

Arrivé dans l’immense salle où étaient testés les jeux électroniques que commercialisait l’entreprise, il se dirigea directement vers Jérôme. Il était le seul à qui il pouvait parler de son rêve, toujours le même depuis une semaine. Jérôme repoussa le pupitre de jeu et sourit à Antoine.

  • Le dernier « Monstermad » est trop super, on va cartonner avec ça !

Tu veux essayer ?

Jérôme commençait déjà à se lever pour céder la place à son collègue qui n’était pas le dernier à aimer tester ces petites merveilles, mais celui-ci tourna les talons et s'enfuit.

 

Dans l’incapacité de se concentrer, le regard happé par l’extérieur, Antoine était hanté par son rêve : Il s’éveille, son radio-réveil marque : 20 janvier, six heures quarante-cinq. Il se prépare et se retrouve dans la rue devant son bureau. L’horloge indique huit heures. Il s’engage pour traverser. Un camion bleu le pulvérise.

Priscilla frappa discrètement à la porte.

  • Faut-il vous commander quelque chose pour le déjeuner ?

  • Non… Oui, une salade et une bouteille d’eau. Merci.

 

Antoine avait l’habitude de ces repas pris en solitaire devant des dossiers. Il s’obligea à manger ce qu’il avait demandé. Il mastiquait lentement. Le temps qui passait l’éloignait encore un peu plus du camion bleu.

Il ouvrit un épais classeur et décida de rattraper la matinée perdue. Il sombra dans le travail.

A dix-sept heures, Priscilla vint le saluer, lui récapitula les appels téléphoniques de la journée qu’elle avait filtrés, déposa un paquet de messages et lui rappela le rendez-vous important du lendemain, 21 janvier.

Quand elle fut partie, il regarda l’agenda. Comment avait-il pu oublier ? Il décida d’emporter les dossiers chez lui, il voulait revoir chaque pièce en détail, ce marché était trop important pour le laisser filer. Il ouvrit sa mallette y entassa tout ce dont il avait besoin et rejoignit son appartement.

 

En pyjama, il s’installa à sa table de travail, vida son attaché-case et se mit à la tâche. A dix-huit heures trente, la faim le poussa à la cuisine, il se prépara un plateau repas et retourna à son étude.

Il travaillait d’arrache-pied, ne laissant rien au hasard.

Soudain, il s’aperçut qu’il lui manquait la chemise rouge renfermant des informations de la plus haute importance. Bien sûr, il se souvenait, il l’avait laissée dans le tiroir de droite. Il la lui fallait absolument.

Vite rhabillé, il vérifia qu’il avait son trousseau de clefs et fonça jusqu’au bureau.

La température avait encore chuté.

Tout en marchant, il continuait de travailler, il connaissait bien cette affaire. Il imaginait les arguments qu’il pourrait développer pour faire basculer la décision en faveur de l’entreprise.

Il arriva bientôt sur le trottoir en face de l’immeuble.

 

Fredo avait pris un retard considérable dans ses livraisons de légumes, pensez donc, ce foutu camion qui n’avait pas démarré ce matin. Une journée pour le réparer ! D’accord, avant de partir, il s’était tout de même accordé une petite demi-heure dans les bras de Lucette, au milieu des choux fleurs. Lucette, c’était la patronne, c’était elle qui faisait tourner la boutique. Le vieux, son mari, restait derrière son bureau à aligner les chiffres.

Fredo avait hésité un moment : le périf ou la ville ? Une petite entorse à la règle lui ferait gagner du temps. Les camions n’étaient autorisés dans le centre que le matin très tôt pour les livraisons.

Fredo s’engagea donc côté ville, ne regrettant pas son choix, avec le froid qu’il faisait les rues étaient désertes. Il bifurqua et attaqua le boulevard, pied au plancher.

 

A ce moment là, Antoine, préoccupé par le rendez-vous du lendemain, descendait du trottoir. Il vit arriver sur lui le gros camion bleu.

 

Fredo lâcha l’accélérateur, écrasa la pédale de frein. Trop tard, le véhicule heurtait violemment Antoine et le projetait à plusieurs mètres.

 

Les aiguilles de la pendule marquaient huit heures.

 

Frédo sauta de son camion, se fraya un passage au milieu des choux fleurs qui roulaient de la remorque. Il courut vers Antoine, s’agenouilla prés de lui et lui prit la main.

 

Antoine ouvrit les yeux. Un filet de sang coulait aux commissures de ses lèvres. Dans un gargouillis, il murmura : « Huit heures. Game over. » Sa tête retomba sur le côté.

 

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Published by Pascale Blazy
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