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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 20:43

 

 

Dès qu'il eut pénétré dans l'immeuble, l'odeur le saisit. Aussitôt, il se revit courant dans l'escalier qui le conduisait au deuxième étage.

Les rayons de la pleine lune éclairaient le couloir aussi bien que l’auraient fait les lampes faiblardes de la minuterie.

Impossible de se tromper, c'était la même porte avec sa peinture à la couleur incertaine, encore plus écaillée avec le temps passé. Vingt ans. Le barillet de la serrure proéminent, alors juste à sa hauteur, lui rappelait quelques bosses au front. Au centre du plateau, la poignée fixe, disque luisant jadis sous les assauts du chiffon de Mamita, était remplacée par un vulgaire étrier de fer. Il s'accroupit pour effleurer du doigt les stries gravées par le canif de Léo, son grand frère d'adoption. Ce jour-là, Mamita fâchée les avait chassés, il faut dire qu'ils avaient fait un grand charivari en se poursuivant tout autour de la table, renversant les bols de soupe et le saladier de compote. Blottis sur le palier, ils attendaient que l'orage se calme.

Très professionnel, il crocheta la serrure et entra dans l'appartement.

A la lueur de sa torche, il explora la cuisine. Les meubles étaient tels qu'il les avait laissés, le jour de ses six ans. L’absence de Mamita était cruellement présente : la vaisselle sale encombrait l’évier, des papiers gras jonchaient le sol.

Une immense bouffée nostalgique s'engouffra dans sa poitrine, l'oppressa. Il eut beaucoup de mal à retrouver son calme. Il était Tom Sniper. Il en avait bavé pour accéder à la reconnaissance. Il devait remplir son contrat.

Il ouvrit la porte de la chambre. Instantanément il perçut la respiration du dormeur, sa cible.

Un fort relent de sueur lui emplit les narines jusqu'à l’écœurement.

La lumière de sa lampe scrutait l'agencement de la pièce : le lit, l'armoire étaient semblables à ses souvenirs. Elle s'immobilisa sur la porte face à lui, il hésita à l'ouvrir.

Refusant de tomber dans le pathos, il se concentra sur sa mission.

Un léger tremblement agitait sa main gantée, refermée sur le pistolet.

Devant ses yeux défilaient les souvenirs, les images de cette chambre partagée avec Léo, peut-être intacte derrière la porte.

Le dormeur s'agita sur sa couche.

Tom retint sa respiration.

Une fraction de seconde, l'idée que sa cible put être Léo lui traversa l'esprit.

Evitant le piège de l’affect, il fit le vide dans sa tête, glissa jusqu'au lit, plaça le canon de son arme muni d'un silencieux sur le cœur du dormeur et appuya sur la détente. Le corps tressauta.

Ensuite, il braqua la torche sur le visage de sa victime, l'image d'un Léo vieilli s'imprima sur sa rétine.

Au lieu de partir, il restait immobile dans l’obscurité et le silence. Des larmes roulaient sur ses joues tandis que les souvenirs affluaient par bribes. Il avait passé une année dans cette famille d’accueil, la seule qui ait compté. Le jour de ses six ans, Mamita s’était écroulée chez l’épicier. Le cœur. Bringuebalé de foyers en familles, il avait grandi, occultant cette heureuse période. Devenu le meilleur tueur à gages du marché, il s’était forgé une carapace.

Aujourd’hui son cœur saignait. Il venait de tuer son frère.

Alors, il leva l'arme sous son menton.

« Coupez, on la garde, hurla le cinéaste dans son mégaphone. »

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