Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
13 août 2019 2 13 /08 /août /2019 18:22

Les dernières lueurs du jour filtrent par le soupirail.

Bientôt la ville s'assoupira. Jamais elle ne dort profondément. J'entends au loin le bourdonnement des moteurs, le crissement des freins. Des coups d'avertisseur bien sentis, lâchés par un automobiliste impatient, me font sursauter.

Je bâille et m'étire.

C'est pour cette nuit.

Les bouffées d'air froid qui s’engouffrent dans la cave me donnent le frisson. Une odeur de poussière mouillée entre dans mes narines.

Des pas pressés frictionnent le trottoir, les talons tapent.

Je paresse un peu.

Un cri strident, suivi d'un fracas de tôle, me vrille les tympans. Des portières claquent. Des voix s'élèvent. Des gens courent. Les moteurs tournent au ralenti, s'arrêtent.

Je résiste à l'envie de me lever.

Il est trop tôt.

Bientôt, une sirène stridule dans le lointain. Sa voix s’amplifie au fur et à mesure qu'elle approche.

L'activité, suspendue à l'arrivée des sauveteurs, reprend de plus belle.

Je vais attendre que le calme revienne.

Je m'endors.

 

La nuit est venue.

Tout est tranquille.

Je me lève promptement.

C'est l'heure !

Je me faufile par l'ouverture du soupirail.

La lumière des réverbères scintille sur les trottoirs détrempés. Heureusement la pluie a cessé.

Je descends vers le pont. C'est là, au feu de signalisation, que j'ai sauté du camion le cœur plein d'espoir et d’illusions pour un nouveau départ, loin de mon village. Il y a deux ans.

L'eau du fleuve s'écoule furieusement, gonflée par les averses des jours derniers. Combien de fois suis-je venu sur ses berges avec la tentation de m'enfoncer dans ses profondeurs et de quitter tout ça ? Mais la ville et ses possibles m'ont toujours réconcilié avec la vie.

Je me dirige vers la ruelle où sont rangées les poubelles de la boulangerie et du restaurant. Un vrai supermarché. Nous sommes nombreux à venir nous y approvisionner, le gros de la troupe arrive au petit matin. Pour l'instant, je suis seul et peux à loisirs profiter du choix.

 

La ville est à moi.

J'imagine encore que j'en suis le roi. Toutes les portes s'ouvrent. Je vais partout.

Un air entraînant tourne dans ma tête et je danse au milieu de la chaussée.

Soudain, les phares rasant d'un véhicule allument le signal du danger. La musique s'arrête.

La voiture fonce sur moi à toute allure, sans doute s'imagine-t-elle aussi qu'elle est reine de la ville ?

Juste le temps de me jeter sur le côté et la voilà qui passe, triomphante.

L'eau d'une flaque gicle sur moi.

Assez rêvé !

Je remonte en direction des entrepôts.

J'aurais aimé flâner une dernière soirée dans les rues commerçantes, m'extasier devant les vitrines éclairées et sautiller sur les pavés des ruelles de la vieille ville.

Pas le temps !

Je leur tourne le dos.

Je m'enfonce prudemment dans les quartiers populeux où l'activité nocturne est intense. J'évite un groupe d'encapuchonnés qui chuchotent pour bifurquer en direction de la zone industrielle.

Le chemin est encore long, mais l'espérance me porte.

Les trottoirs deviennent étroits, parfois inexistants.

 

Les bâtiments de tôle et de béton se dressent devant moi. Je file vers celui d'où s’échappent des lumières et des sons.

J'entre sans me faire remarquer dans le hangar.

Les couleurs des légumes et des fruits, éclatantes sous la lumière crue des néons, m'éblouissent.

L'amalgame des odeurs m'étourdit.

Des femmes, des hommes s'agitent, s'interpellent.

Des cagettes, des boîtes, des sacs s'amoncellent.

Déchargés, rechargés, ils vont du ventre d'un camion à un autre.

Hébété, j'assiste à ce ballet aux mouvements incessants.

Mon cœur bat fort.

C'est le moment de choisir mon transporteur.

Je dois profiter du remue-ménage pour embarquer.

 

Me voici installé.

Dissimulé derrière une pile de cagettes vides, le nez collé à une fente dans la bâche, je respire une dernière fois les parfums de ce marché géant.

Les moteurs s'animent presque simultanément, les portes s'ouvrent. Les camions sortent.

L'odeur du gazole chasse celle des victuailles. Nous filons sur le périphérique.

Bien vite nous quittons la ville.

Bercé par le ronronnement du moteur, je m'assoupis.

En songe, je revois ma mère battue à mort par cet homme haineux, signant de son bâton mon exil.

Tout est allé très vite, si vite.

Lorsque je m'éveille le jour est levé.

Bientôt il faudra tout recommencer. C'est volontairement que je fuis ma solitude urbaine dans l’espoir de trouver une colonie de rats des champs qui voudra bien m'adopter.

Le camion ralentit à l’approche du village.

Je n’attends pas la première maison, je saute dans les hautes herbes mouillées du talus.

Je me dresse sur mes pattes arrière, le museau aux aguets, je sens la présence de mes congénères.

Je réfléchis, hésite…

J’y vais !

Partager cet article
Repost0

commentaires