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8 mars 2020 7 08 /03 /mars /2020 20:43

 

Au fil de la sieste

 

Tandis que toute la maison s'accordait un moment de repos après le copieux repas pris sous la tonnelle, mon cousin Léon et moi filions clandestinement emprunter la barque de l'oncle Gaston.

 

Dès le pied posé dans l'embarcation, nous devenions des explorateurs. Léon, de cinq ans mon aîné, était le capitaine.

  • Larguez les amarres, moussaillon ! lançait-il à mi-voix.

Je détachais la corde qui retenait la barque contre le ponton et nous nous laissions glisser au fil de l'eau.

 

Dans la chaleur estivale de ce début d'après-midi, nous voguions vers des terres inexplorées, des îles aux trésors.

Léon, fervent lecteur de Jules Verne, inventait chaque fois des mondes nouveaux.

Allongé dans le fond de l'embarcation, son chapeau de paille sur le visage, il commençait par une sieste. Assis à l'arrière, j'observais le paysage qui défilait lentement.

Nous empruntions d'abord ce que Léon appelait le couloir du temps. La rivière coulait à l'étroit entre deux rives envahies d'herbes folles et bordées d'arbres. Les rayons du soleil se jouaient de l'épaisse ramure et jetaient une ondée dorée dans l'eau fluide et claire.

 

Bientôt les berges s'élargissaient, le flot devenait plus puissant. Léon se dressait alors, empoignait la perche afin que nous longions le bord et évitions ainsi le remous près du gros rocher. De nombreux navigateurs y avaient englouti leur navire, y perdant leur équipage, leur cargaison et la vie. Le gouffre, qui s'ouvrait sous le rocher, abritait un triton géant, aux yeux rouges, grand dévoreur d'hommes. Je ne quittais pas l'endroit des yeux, de crainte qu'il ne surgisse.

 

Silencieusement, Léon dirigeait la barque sous le couvert des branches de saules pleureurs. Louvoyant entre les rameaux de cette mangrove improvisée, je frissonnais à l'idée de rencontrer un tigre aux dents acérées. Ah ! Cette mangrove. Rien que le mot m'ouvrait des horizons lointains, je me le répétais souvent le soir avant de m'endormir.

 

Ensuite, nous allions doucement jusqu'à la petite plage où notre voisine prenait un bain de soleil. Se croyant à l'abri des regards dans cette oasis, elle offrait son corps nu aux rayons de l'astre. Nous restions un long moment dissimulés par un bouquet d'arbres, Léon écarquillait les yeux, le visage empourpré, tandis que je m'asseyais au fond de la barque buvant, à même le goulot de la gourde, de l'eau spittante tiède, l'élixir d'invincibilité du Grand enchanteur du fleuve.

 

Nous étions là, comme à chaque voyage, lorsque  tout à coup, la jeune femme se leva et se mit à courir pour plonger dans l'eau. Un grand plouf qui fit jaillir des gerbes argentées. Léon, de plus en plus rouge, haletant, voyait l'eau scintillante ruisseler de la chevelure opulente sur le corps halé de cette naïade qui, debout, levait les bras au ciel. S'apercevant de notre présence, elle se mit à hurler, en regagnant la rive.

 

Léon mit rapidement les rames en place, amorça un vif demi-tour et entama une remontée du courant à toute allure.

 

Peu de temps après, nous amarrâmes la barque au ponton, le cœur battant, espérant que la voisine ne dise rien à l'oncle Gaston, au risque de voir nos escapades s'en aller à vau-l'eau. Puis, pour donner le change, nous nous installâmes sous la tonnelle devant la boîte d'aquarelle où nous trempâmes hardiment notre pinceau pour barbouiller notre feuille.

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