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29 mars 2021 1 29 /03 /mars /2021 20:27

 

Dans la douceur de la nuit, après le tumulte, le village s'est endormi.

Sur le seuil de la grande hutte où s'entassent les esclaves, Pago laisse filer son regard vers l'horizon barré par la chaîne des montagnes.

L'odeur âcre de la sueur de tous ces corps fourbus s'estompe, remplacée par celle du feu mourant, se mêlant à des relents de nourriture. Des senteurs boisées et fleuries l’interpellent, il doit partir avant le lever du jour.

Un instant, il balaie ce qui fut sa vie. Arrivé ici tout jeune, arraché à sa famille, à son village, au cours d'une de ces équipées dont le clan est coutumière, il a appris à servir, à courber l'échine, à n'être personne.

Son maître, Adil, le fils du chef, de quelques années son aîné, a toujours été dur et méprisant. Narcissique et belliqueux, il s'est toujours opposé à son père. Bien davantage encore, ces dernières années où celui-ci vieillissant, s'est mis à réfléchir au sort de son peuple, aspirant pour lui à la sérénité.

Valeureux guerrier, ne connaissant pas la peur, Oleg, en bon chef, a conduit ses hommes à conquérir de nouveaux territoires, de nouvelles richesses. Sage et juste, il a su faire des compromis. Il a maintenant compris qu'il ne pourrait étendre à l'infini ses investigations et que le temps de faire fructifier ses acquis était venu pour le bien-être de son peuple.

Au dernier conseil, balayant les arguments de son fils, soutenu par quelques têtes folles, il a fait accepter sa politique de paix par la totalité de ses fidèles. Le banquet d'hier soir était justement l'occasion de sceller ce pacte de non-agression entre les clans vassaux.

 

Ils étaient arrivés en grande pompe, étalant leur richesse et leur puissance. Esclaves et serviteurs avaient œuvré pendant une semaine à préparer un lieu d'hébergement pour chacun. Pendant plusieurs jours, il avait fallu assurer le gîte et le couvert à tous, certains étaient arrivés en avance, venant de loin, d'autres seulement la veille de la grande journée.

Dès l'aube, les chefs s'étaient réunis sous l'égide des mages. Une longue cérémonie de purification avait précédé un conseil restreint. Une fois les chefs d'accord, le conseil s'était ouvert aux membres importants de chacun des clans. Quelques récalcitrants, dont Adil, avaient fait entendre leur voix , muselés par la sagesse des anciens et la détermination des chefs. Le pacte scellé, le banquet avait commencé.

Toute la journée, les mets les plus raffinés avaient circulé de table en table. Le vin et la bière coulaient à flots. Des musiciens se relayaient, assurant une ambiance festive.

Devant toute cette liesse, Pago gardait la tête froide, attentif à son service, mais surtout inquiet de son avenir. Tout allait se jouer dans quelques heures.

 

La veille du banquet, Adil l'avait fait demander pour l'accompagner dans une chevauchée dont il était coutumier. Cette fois, ils partirent seuls. Quand il furent loin du village, Adil arrêta son cheval, en descendit, imité par Pago.

Adil avait d'abord fulminé contre son père et ses idées de paix. Il était temps qu'il laisse sa place, il n'était plus qu 'un vieillard.

Pago écoutait, impassible. Il aimait bien Oleg et trouvait ses nouvelles idées intéressantes. Lui aussi aspirait à la tranquillité : préparer les campagnes de pillage l'avait toujours rebuté, accompagner les guerriers dans leur ravage au péril de sa vie l'effrayait de plus en plus.

Soudain, Adil s’était tu. Bien campé sur ses deux jambes, le regard haineux, il avait fait face à Pago. Il avait relevé la tête de l'esclave, lui avait ordonné de le regarder. Sans tergiverser, il lui avait exposé le marché : tuer Oleg contre sa liberté.

Une détresse profonde avait assailli Pago, partagé entre son respect pour Oleg, toujours juste et bon envers lui et la liberté à laquelle il ne croyait plus.

Comme la réponse tardait, Adil s'était fait pressant pour finir par lui donner l'ordre de tuer Oleg. La récompense serait sa liberté.

Résigné, Pago avait baissé la tête.

 

Le minuscule flacon d'argile contenant le poison lui brûlait les doigts, lorsqu'il vérifiait qu'il était toujours sans sa poche.

Au crépuscule, il devint fébrile, la nuit venait, la nuit de la dernière coupe, sa dernière nuit d'esclave.

Lorsque, à l'abri des regards, il avait versé la poudre dans la coupe de vin, il était en sueur.

Lorsque, d'une main tremblante, il avait tendu la coupe au vieux chef, son corps était glacé. Vite, il avait continué son service comme si tout était habituel.

Observant du coin de l’œil, il avait vu Oleg vider la coupe d'un trait. Son rire s’était étranglé dans sa gorge. Il avait porté la main à sa poitrine et s'était effondré sur la table.

Une fraction de seconde, le temps s'était suspendu, puis le grand tumulte avait commencé. Tous s'étaient précipité.

Adil n'avait pas tardé à se proclamer chef, digne successeur de son père.

 

Pago hisse son sac à l'épaule, sac offert par Adil pour rassembler ses maigres affaires. Sac alourdi par la bourse généreusement garnie. Le poids de son avenir.

Un goût amer dans la bouche, le nouvel homme libre regarde une dernière fois le village, essayant de se convaincre que la liberté n'a pas de prix et qu'il n'a fait qu'obéir à son maître, mais son crime lui colle à la peau.

D'un pas pesant, il se met en route : retrouver les siens au-delà des montagnes, son rêve.

Le dos courbé, il s'éloigne.

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