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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 18:12

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Assis sur le banc de pierre, il porte serré sur son cœur un bouquet de roses rouges enveloppées d'une corolle de papier blanc, il est parfait en amoureux transi. Son costume noir, un peu étriqué, lui donne des allures de jeune homme, mais le soleil d'automne joue à faire scintiller ses tempes argentées. Les pieds enfouis dans le tapis de feuilles mortes, il attend.

Le bouquet posé sur les genoux, il sort sa montre gousset de la poche de son gilet, déjà cinq minutes qu'il est là. Il peste sûrement contre cette habitude, qu'il considère toute féminine, habitude d'être en retard. Il range sa montre consciencieusement, comme tout ce qu'il fait, petit fonctionnaire sans ambition.

Immobile, le dos bien droit, il scrute les allées, il s'est placé de manière stratégique, il ne peut pas manquer son rendez-vous. La personne qu’il espère est bien peu raisonnable : dix minutes de retard. Il soupire en inspectant sa montre.

Il vérifie les fleurs du bouquet, peut-être pense-t-il qu’elles sont déjà fanées. Effectivement, ce serait un comble d’offrir des roses à la tête branlante, des roses rouges, couleur passion, qui, lamentablement se flétrissent. Son inquiétude est bien légitime, il a certainement acheté ces fleurs au rabais parmi celles qui n’étaient pas du dernier arrivage, à quoi bon mettre des sommes folles dans un présent éphémère. C’est un peu sa philosophie : pas de dépenses inutiles, juste ce qu’il faut, ni trop, ni trop peu. A force de peser  au plus juste, la vie à ses côtés perd un peu ses couleurs et son enthousiasme, est-ce pourquoi sa femme vient de le quitter ?

Avec soin, il pose le bouquet sur le banc, un coup d’œil à sa montre : un quart d’heure ; un coup d’œil dans les allées : personne. Il se lève, tourne autour du banc lentement, plusieurs fois, avant de s’asseoir à nouveau.

Lorsqu’il quitte ses gants et, de la main droite, fouette sa paume gauche, je perçois un léger agacement. S’il se doutait…

S’il se doutait que je suis là, tout près de lui.

Je ne sais pas pourquoi, mais quand je l’ai aperçu au bout de l’allée, son bouquet dans les bras, j’ai soudain éprouvé une violente envie de fuir. Alors je me suis cachée dans le kiosque et maintenant je l’observe.

Accroupie, mon chapeau à aigrette posé à côté de moi, discrétion oblige, je m’amuse follement.

Il se raidit, quelqu’un vient.

C’est une nounou, précédée par le babil du bambin qu’elle tient dans les bras, tandis que, marchant sagement à ses côtés, le grand frère s’entête à vouloir faire rouler son cerceau de bois sur le tapis de feuilles dorées.

Quand ils sont passés, il vérifie sa montre, bientôt une demi-heure qu’il est là.

J’ai des fourmis dans les pieds, je sens que si la situation se prolonge, elles vont gagner mes jambes. Lentement, je m’agenouille, tant pis si ma robe est chiffonnée, je n’en peux plus. En me contorsionnant, le talon de ma bottine se coince dans un froufrou de ma jupe. Zut ! C’est de sa faute, ne va-t-il pas partir ?

Il regarde autour de lui. Personne. De la poche de sa veste, il sort un étui de forme bien caractéristique : c’est une bague, impossible de s’y tromper. Il ouvre le coffret.

Je me hausse un peu, au risque d’être vue, je ne distingue pas l’objet de ma convoitise.

Qu’il est mignon ! Je regrette presque de m’être cachée. Non. Finalement non. Certainement non. Je reconnais l’écrin d’une bijouterie plus que fantaisiste. Le pingre ! Il comptait m’éblouir avec du toc.

La colère monte, pour un peu j’irais lui dire ma façon de penser.

Décidément les fourmis qui ont investi mes pieds ne me lâchent pas. Dans le souci de me soulager, j’ôte mes bottillons et me masse vigoureusement. Peu à peu, le sang afflue et je retrouve enfin la sensation d’avoir des orteils.

Le bruissement du tapis de feuilles m’alerte, je m’allonge. Le nez au ras des planches humides, je mesure le ridicule de ma situation. Les battements de mon cœur s’accélèrent, je voudrais disparaître. Mon esprit me quitte pour vagabonder sur les chemins de mon enfance et des parties de cache-cache que nous faisions mes frères et moi dans la ferme de l’oncle Ferdinand, nos vacances à la campagne. Je retrouve cette excitation, lorsque du fond de ma cachette, j’entendais mon frère approcher, ce léger pincement au creux de l’estomac, ce picotement à la base de ma nuque, ce fugace vertige alors que je retenais mon souffle jusqu’à l’évanouissement.

Je suffoque, le sang bat à mes tempes, l’angoisse d’être découverte est à son paroxysme.

Les pas s’éloignent. Je reprends vie.

Je risque un coup d’œil : c’était lui.

Maintenant, il tourne autour du banc, tel le lion dans sa cage, les feuilles craquent et volent. Il élargit son périmètre, s’en va jusqu’au bassin, puis revient près du kiosque pour retourner s’asseoir à côté de son bouquet. La montre à la main, il dodeline de la tête.

"Trois quarts d’heure", lance-t-il à la cantonade.

L'éphèbe de pierre sur son socle le fixe de son œil immobile. Un pigeon roucoule, se dandine sur la margelle du bassin et s’envole pour se poser lourdement sur la branche d’un acacia, déclenchant une pluie dorée.

Le regard dans le lointain, sans doute, pense-t-il que j’exagère, ou peut-être est-il inquiet ? Non, il semble plutôt agacé, au bord de l’explosion.

Comme je m’amuse ! Pauvre chéri.

Franchement je le trouve ridicule, assis là avec son bouquet de fleurs au rabais et sa bague en toc. Voilà pourtant dix années, dix longues années qu’il me rejoint chez moi le lundi, le mercredi et le vendredi ; les autres jours sont consacrés à sa femme. Dix ans qu’il me promet de lui parler et de demander le divorce. Classique : le mari qui s’octroie sa petite récréation sans aucun état d’âme et les promesses faites sur l’oreiller, aussitôt oubliées dès la porte franchie. Pour être tout à fait honnête, au début j’y ai cru et puis avec le temps, je me suis dit que ces roucoulades étaient un rituel, rien de plus.

Le voilà qui s’agite encore, c’est un avantage qu’il a sur moi, recroquevillée sur le plancher du kiosque. Je me ris de la situation. Avec mon amie, nous allons en faire des gorges chaudes et pendant  longtemps.

Il est figé sur son banc.

Plus je le regarde et plus je me demande ce que j’ai bien pu lui trouver. Il est temps que je tourne la page.

Je commence à avoir faim. Il a sans doute prévu de m’inviter au restaurant. Le bistrot de Gaston et son plat du jour, un tête à tête romantique au milieu des employés qui profitent de leur pause déjeuner  pour brailler et s’invectiver.

Il consulte sa montre, se lève, effectue un tour de banc et s’assied lourdement. Sur ses épaules pèsent tous les malheurs du monde. Il commence à se dire que je ne viendrai pas. Il espère un empêchement, un contretemps… L’idée d’une rupture l’effleure. Impossible, pas sa petite pomme en sucre.

Il est touchant.

J’abandonne l’idée de sortir pour lui annoncer la fin de notre histoire. J’en serai quitte d’un billet. Un billet, est-ce assez élégant pour clore une liaison de dix ans ? Serais-je lâche au point d’éviter toute confrontation ?

Allez, je sors, il faut battre le fer tant qu’il est chaud.

Un jappement me fait sursauter.

Un chien jaune déboule dans l’allée, s’arrête devant le banc et montre les crocs.

Son maître arrive aussitôt et le gourmande.

Le chien fait volteface et fonce vers le kiosque. Il a tôt fait de grimper jusqu’à moi et de se saisir d’une de mes bottines que je rattrape prestement. Il grogne et tire, je tiens bon. Nous nous faisons face. Son maître vient. Je lui fais signe: "Chut."

Un peu interloqué, il saisit son animal qui lâche prise. Il hésite un instant, puis il part, son chien sous le bras.

Je suis décidée, je sors échevelée et pieds nus.

 

Le bouquet de roses gît sur le banc.

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Published by Pascale Blazy
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helene 26/11/2013 18:49

tres joli texte, plein d'humour ! je me suis régalée à lire ce blog et à te découvrir ! à bientôt, hélène chalier

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