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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 17:34

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                                       La petite fée

 

 

                                                                            épisode 1

 

 

 

 

 

 

 

  Assise dans mon bureau au ministère, je viens de signer l’autorisation d’ouverture d’un chantier de fouilles, de nouvelles têtes de pierre ont été découvertes. Je garde un souvenir douloureux du temps où, enfant, j’allais me promener au pays des Olmèques…

 

  J’habitais alors dans une cabane, tout près de la décharge. Agripina, ma mère avait atterri là à l’âge de seize ans, lorsque, enceinte, son père l’avait chassée du domaine. Mon grand-père, que je ne connais pas, était cultivateur d’agaves et possédait une grande distillerie de tequila. Bien que je la questionnasse souvent, ma mère se refusait à me parler de sa vie avant, avant de prendre le car, quelques pesos en poche ; de sorte que je ne sus jamais rien de mon père, non plus. Son pécule épuisé, ma mère avait fait halte ici, elle avait pris quelques bouts de tôle, quelques planches et avait bâti notre maison. Comme toutes les femmes du coin, ou presque, la fabrique l’avait absorbée, engloutie, exigeant d’elle au quotidien un travail fourni et continu pour une rémunération minime. Pour compléter nos ressources, chaque soir, elle s’usait les yeux à la broderie de nappes pour touristes, bien trop fière pour s’abaisser à gratter les ordures de la décharge. Elle espérait quitter notre bidonville pour un appartement. En attendant, elle cachait son argent dans une boîte en fer blanc, enterrée dans un coin de notre cabane.

Lorsque survint l'événement que je mentionne ici et qui bouleversa notre vie, j’avais dix ans, j’étais une petite fille très brune, aux cheveux bouclés, coupés très courts, toujours vêtue d’un pantalon de toile et d’un maillot de coton, ce qui me faisait ressembler à un garçon et c’était très bien. Dans la rue, tout le monde m’appelait Jo, il n’y avait que le bon père Jean pour se souvenir que mon prénom était Josefa, il faut dire que c’est lui qui m’avait baptisée. J’ allais donc à ma guise, sous mon apparence de garçon.

Le matin, je quittais notre maison en même temps que ma mère, je marchais jusqu’à la ville, ma gamelle à la main. Je retrouvais Juan dans la cuisine de l’hôtel-restaurant Bodas de Plata, dans la grande rue. Je récupérais, dans son vestiaire, ma boîte de cireur. C’était un coffre de bois, compartimenté pour le rangement des boîtes de cirage, des brosses et des chiffons, muni d’une courroie de cuir que je passais à mon épaule. Je m’installais sur la place Dominguez, assise sur mon coffre, j’attendais mon premier client. Depuis un an que j’avais acheté cette boîte au vieux Jose qui devenait aveugle, je m’étais faite une place parmi les cireurs. Ma clientèle d'habitués ne cessait de croître, grossie par quelques occasionnels ; quant aux touristes, ils étaient souvent spectateurs, prenant des photos, les pieds nus dans leurs sandales.

J’abandonnais mon poste vers 14 h, sauf le mardi où je me rendais au marché en fin de matinée. J’aimais flâner parmi les étals et je passais de longs moments auprès de Paquita, une vieille dame qui vendait des poupées qu’elle confectionnait. Je l’avais toujours vu là, à côté du colporteur qui déballait son bric-à-brac à même le sol. C’était un peu la grand-mère que je n’avais pas, je lui confiais mes espoirs, mes secrets. Elle me disait des contes, des légendes, me parlait de ses poupées, mais rarement d’elle. C’était un être secret, j’aimais le mystère dont elle s’entourait.

Quand je retournais ranger mon attirail de cireur au Bodas de Plata, en cuisine, c’était le coup de feu. Juan, bien que plongeur, donnait la main aux cuisiniers. Dès mon arrivée, Pablo, le chef m’entraînait vers ses grosses marmites et me laissait choisir mon déjeuner. Dissimulée derrière une pile de cagettes, je me délectais d’un plat «à la française» comme le soulignait Pablo d’un clin d’œil. La carte du restaurant proposait, bien entendu, les spécialités locales, mais aussi de la cuisine française, la meilleure selon Pablo qui avait fait le déplacement pour apprendre auprès d’un grand chef. Une fois mon repas englouti, j’aidais Juan à la vaisselle.

Vers 17 h, je rentrais chez nous, la gamelle remplie de restes pour notre repas du soir. En attendant ma mère, j’endossais un vieux vêtement et je filais à la décharge où, de l’aube au couchant, le peuple des fouilleurs s’activait. J’y trouvais des choses intéressantes pour nous, certains objets étaient encore neufs ou presque, je les nettoyais et quelquefois je les vendais. Il était impressionnant de voir ce que les riches pouvaient jeter et ce que nous, les pauvres, nous pouvions en faire.

Quand je revenais chez nous, la gamelle était posée sur le réchaud à pétrole, ma mère fourbue m’attendait pour ma leçon. Comme beaucoup de gamins, je n’allais plus à l’école, mon travail était nécessaire pour notre survie. Ma mère tenait absolument à ce que je sache parfaitement lire, écrire et compter. Elle était encore scolarisée quand elle avait quitté la distillerie. Elle avait mis sa fierté en berne pour fouiller les ordures afin de trouver des livres dignes de mon apprentissage. Me perfectionner avait fait naître une certaine curiosité que je garde encore. J’avais récupéré quantité de livres et de magazines ; les plus sales, je les consommais sur place. Ma mère prétendait que ceux qui restaient dans l’ignorance ne sortiraient jamais de ce trou à rats, c’était pour cela qu’elle me donnait de l’instruction et qu’elle économisait dans la boîte en fer blanc.

Le dimanche, unique jour de fermeture de la fabrique, nous allions à l’église écouter le père Jean, puis ma mère préparait des haricots aux piments que nous mangions dans une tortilla. Nous passions une partie de l’après-midi à lire. Parfois, nous allions jusqu’à la ville où ma mère aimait jouer les touristes, elle m’apprenait l’histoire de notre pays : les Olmèques, les Aztèques, les Mayas et la Révolution. Elle me racontait les aventures de Nahual, un esprit maléfique qui dérobait les objets la nuit et qui, le jour, se dissimulait sous les traits d’un être ordinaire.

 

Ce dimanche-là, j’étais seule, ma mère travaillait à une nappe qu’on lui avait commandée, je me promenais à l’ombre des grandes statues de pierre que nous avaient laissées les Olmèques. J’étais impressionnée par ces énormes têtes sans cou, taillées dans le basalte, plantées dans le sol. Hautes de trois mètres, elles fixaient l’horizon de leurs yeux en amande, la lèvre supérieure retroussée à jamais.

Le site était désert. Je m’amusais à courir, zigzagant entre ombre et lumière, lorsque mon regard fut attiré par une pierre luisante sous le soleil : c’était un éclat de jade, sans doute taillé par les Olmèques. Il est fréquent de trouver au pied des monolithes des fragments d’objets. Je le mis dans ma poche et décidai d’en faire mon talisman. Je l’ai d’ailleurs là, devant moi, sur mon bureau, il ne m’a jamais quitté durant toutes ces années.

Presque à côté, dans l’ombre de la statue, se cachait un ours en peluche marron, autour de son cou était nouée une écharpe de laine rouge et beige à rayures.

Je décidai de l’adopter.

 

 

A suivre...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Pascale Blazy
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