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26 août 2014 2 26 /08 /août /2014 19:55

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Ecrite en 2005 pour répondre au concours Encre de Garonne lancé par le collège Berthelot de Toulouse, cette nouvelle fut retenue par le comité de lecture des élèves, mais hélas jamais publiée suite au "changement de plusieurs personnes à la rentrée 2006" (dixit le principal).

La voici rien que pour  vous.

 

 

 

 

 

 

 

 « Entends-tu Colin, m’a dit Maître Gauthier, la rumeur qui court, attisée par les idées nouvelles, elle enfle et l’incendie éclatera bientôt. Colin, je donnerai tout, même ma vie pour être un des premiers à voir s’effondrer l’absolutisme. Grave dans ta mémoire ce qu’ont écrit ces messieurs de l’Encyclopédie : « aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. »

La colère du peuple de Paris gronde, nous allons nous battre ! »

Maître Gauthier me serra dans ses bras et me laissa seul dans l’échoppe fermée.

Je restai longtemps assis sur un escabeau. Les choses avaient bien changé depuis mon départ pour la campagne. J’étais rentré en catastrophe cette nuit et… J’étais inquiet pour Adelise.

 

Maître Gauthier était très réputé pour son travail de restauration de peinture, il exécutait aussi des portraits très ressemblants. On venait de loin pour le consulter.

Monsieur le Marquis de la Brugène s’adressa à lui pour une réparation de tableau. Il ne souhaitait pas déplacer le portrait de son ancêtre, il fut donc convenu que Maître Gauthier enverrait quelqu’un et ce fut moi. J’allais travailler seul pour la première fois.

 

Quand j’arrivai chez le Marquis, la fête battait son plein dans les communs. Après le repas où le vin avait coulé à flots, les paysans dansaient. Les travaux d’été s’achevaient, la récolte n’avait pas rempli les greniers, mais on espérait tout de même pouvoir  faire la soudure.

Monsieur le Marquis ne s’était pas mêlé à la populace, il les avait salués et s’était retiré dans sa demeure. C’était un homme solitaire et secret. Il n’aimait pas la fête et encore moins la liesse du peuple. Il se devait de tenir son rang, n’était-il pas le dernier descendant de la famille ?

Il me reçut dans la grande salle au milieu des portraits de ses ancêtres. Il m’attendait et avait posé sur la table la merveille à restaurer. Je dis la merveille, car ce tableau était parfaitement conservé, l’éclat de la couleur était intact, le panneau de bois n’avait pas bougé et le visage dessiné reflétait une grande beauté.

Le Marquis m’expliqua que cette jeune femme était une de ses aïeules et que, sans elle, la lignée se serait éteinte. Ce portrait avait été peint voici prés de six cents ans, avant que Godefroy de la Brugène ne parte en Terre Sainte libérer son fils prisonnier des Sarrazins. Il avait alors confié le château à Hermeline, sa fille. Les croisés n’étaient jamais revenus et elle avait courageusement assuré la descendance.

En m’approchant, je remarquai que le tableau était strié de haut en bas, un peu comme si on avait voulu griffer ce visage. J’en fis la remarque au Marquis qui attira mon attention sur les autres portraits, tous masculins.

 

Maître Gauthier m’a envoyé un bien jeune homme, j’espère qu’il ne gâtera pas le portrait d’Hermeline. Il m’a paru intelligent, peut-être un peu curieux. Il faudra que je me méfie. Je l’ai logé dans l’aile du château la plus reculée de mes appartements, je souhaite le tenir un peu à distance pour qu’il n’entende pas les bruits de la nuit.

 

Je me mis au travail dès le lendemain. Je passai trois jours sans rencontrer mon hôte. Je ne manquais de rien, Clovis, le serviteur borgne, y veillait. A chacune de mes promenades autour du château, je le rencontrais, claudiquant sur son pied bot. J’en arrivais à me demander s’il ne m’épiait pas.

A la nuit tombée, alors que je m’apprêtais à souper, le Marquis entra dans la pièce qui me servait de logis et d’atelier. Sans rien dire, il se tint devant le tableau, en approcha la chandelle et le regarda longuement. De la main, il effleura le visage.

- Alors, jeune homme, qu’en est-il ?

- Ayez confiance, Monsieur le Marquis, d’ici à quelques semaines votre portrait sera comme neuf. J’ai déjà exécuté plus dure besogne chez Maître Gauthier.

 

Le jeune peintre semble assuré de son affaire, ma douce Hermeline sera bientôt sauvée.

Ce soir, la lune sera pleine, il faudra que je reste sur mes gardes.

J’ouïs déjà la plainte sauvage de la bête en folie.

Comme je l’aime, malgré tout. Je me plais à imaginer quelques noces secrètes où nous nous unirions charnellement. Elle est si belle et le portrait me manque.

 

Je fus réveillé en sursaut par un cri animal. Le temps était lourd. En sueur, je me levai, la pièce était éclairée par la lune toute ronde. Je sortis et m’assis un moment sur le banc de pierre sous le grand chêne, à quelques pas de mon logis.

C’est alors que j’entendis à nouveau le cri, un hurlement, venant tout droit des entrailles de la terre. Je frissonnai.

Tout redevint calme et je retournai me coucher.

Le travail m’attendait et le Marquis m’avait bien fait comprendre qu’il souhaitait que j’aille vite. Je passais donc de longues heures à mélanger les pigments pour retrouver la couleur exacte. Ce visage, si parfait, me fascinait.

La nuit suivante, un hurlement ténu me tira d’un cauchemar où la jeune femme du portrait tentait de m’entraîner dans les souterrains du château. Je me levai et sortis, bien décidé à connaître l’origine de ce bruit. Je me laissai guider par les râles. Des gémissements entrecoupés de silences m’amenèrent au seuil d’une grotte.

Mon rêve me revint en mémoire et je rebroussai chemin.

 

La bête s’est réveillée. J’espère que mon visiteur ne l’a pas entendue et qu’il ne soupçonne rien de ce qui se déroule sous ses pieds. Mon fidèle Clovis et toi, mon carnet, êtes les seuls à m’aider à porter ce secret si lourd.

 

Quand je me rendis ce matin là dans la grande salle pour rencontrer Monsieur le Marquis, la demeure était vide. J’attendis un moment. Je regardai les livres de la bibliothèque. Parmi eux, je trouvai un manuscrit, grossièrement relié, où se mêlaient plusieurs écritures. C’était une sorte d’inventaire des événements, au jour le jour, tenu par le Marquis et qui semblait avoir été commencé par un de ses ancêtres.

Un bruit de cheval m’alerta. Je rangeai précipitamment le document sur l’étagère.

 

Il me semble que quelqu’un a touché à mon carnet. Personne n’est venu, à moins que le peintre…, non, Clovis surveille.

Cette nuit, la bête est restée calme. Je tremble dès que le ciel s’assombrit.

Le portrait avance bien, je serai bientôt débarrassé de cet importun.

 

Depuis plusieurs nuits, le même rêve m’assaillait : la dame du portrait y revenait inlassablement. Un long hurlement m’éveilla. Je sortis et marchai tout droit vers l’entrée de la grotte. Le comte apparut, une torche à la main. J’eus juste le temps de me dissimuler dans un buisson.

J’attendis qu’il s’éloigne pour regagner mon logis.

Le lendemain, je me glissai dans la grande salle et reprit la lecture du manuscrit à la première page. Des paragraphes sans date se succédaient, parfois incomplets, l’écriture changeait.

 

Ce jourd’hui, moi, dame Hermeline, déplore mon agissement. Que ne me suis-je laissée séduire par ce baron venu des terres lointaines, me voici grosse et sans époux. La honte va s’abattre sur ma maison, à moins que le vieux Geoffray, fidèle de feu mon père n’accepte de devenir mon seigneur.

 

J’ai eu un fils, notre descendance est assurée. Geoffray a accepté qu’il porte notre nom. Je mes sens bien faible en cette période de relevailles et…

 

J’ai trouvé un parchemin de dame Hermeline, ma mère. J’ai découvert la vérité sur ma naissance. Que m’importe ! Le sang des de la Brugène coule dans mes veines et ma douce Héloïse ma donné un  fils vigoureux et une belle petite Florie.

 

Ma vieille nourrice avant de trépasser m’a confié le secret de ma mère, je ne peux m’en ouvrir à personne, j’ai décidé de l’écrire pour ma descendance. Mon père était un baron venu du Nord. Le bruit courait qu’il savait mener les loups et qu’il s’en servait pour de vilaines actions. On disait même qu’il était un des leurs et qu’il avait commerce avec des brigands. Elle m’a fait jurer de mener Florie à l’église à chaque office et de bien veiller sur elle au soir de lune pleine pour conjurer le mauvais sort.

 

J’avais oublié ma nourrice et ces parchemins, mais j’en ai eu souvenance en découvrant ma fille, hurlant à la pleine lune. Sans qu’elle ne s’en doute, je l’ai suivie. Tandis qu’elle dort, elle se lève et s’en va courir la campagne. Telle une louve, elle hurle et égorge les brebis avec sa bouche. La populace geint et se plaint, des battues seront organisées. Il est de mon devoir de sauver

 

Le parchemin était noirci comme si on avait voulu le brûler. L’écriture devenait différente. Il était question d’une malédiction qui toucherait les filles de la famille. A la pleine lune, elles deviendraient des louves.

J’arrêtai là ma lecture et retournai à mon travail.

 

J’ai maintenant la certitude que ce jeune garçon m’épie. Que sait-il ?

 

Je fis ce rêve étrange. Il revenait chaque soir et s’imposait à moi dans la journée quand j’étais en tête à tête avec le portrait.

La nuit fut calme. J’étais cependant bien décidé à aller voir quel animal se cachait dans la grotte.

Je m’arrangeai pour tromper la vigilance de Clovis et m’aventurai dans les profondeurs de la terre.

Je suivis d’abord un long couloir, puis un escalier étroit, descendis dans une vaste salle, je pris ensuite une galerie qui allait en se rétrécissant, elle me conduisit devant une porte fermée. Je fouillai dans le petit sac qui ne me quittait jamais, j’en sortis quelques outils et je fis jouer la serrure. Je débouchai dans une salle obscure, elle était meublée sommairement. Allongée sur une couche richement décorée de tentures bleu nuit, une jeune femme dormait, à ses pieds, un gros chien blanc. Je fus saisi par la ressemblance avec le portrait. Les mêmes cheveux sombres encadraient en lourdes mèches un visage d’albâtre, ce nez droit et menu, cette bouche gourmande.

Le chien se leva et grogna, elle ouvrit les yeux et eut un mouvement de recul. Je la rassurai. Elle m’invita à m’asseoir près d’elle, le chien se recoucha. Je lui parlai du tableau, mais je n’évoquai pas les bruits de la nuit.

 Elle s’appelait Adelise. Elle m’expliqua que son frère, le Marquis, la tenait prisonnière. Elle fit allusion à un secret de famille, mais resta évasive. Elle avait essayé de s’échapper plusieurs fois, mais Clovis veillait.

Je laissai Adelise en lui promettant de revenir la voir.

 

Bientôt le portrait sera fini, ce jeune peintre fait des miracles. Je n’aime pas beaucoup sa façon de me regarder. Je me demande toujours s’il a entendu les bruits de la nuit.

La bête semble calmée pour le moment, mais il faut rester vigilant.

Elle était si belle que j’ai déposé un baiser sur ses lèvres, elle dormait profondément. J’ai caressé son sein blanc qui affleurait à l’échancrure de son corsage, puis je me suis sauvé en sentant monter dans mes reins un désir violent.

 

Au cours d’une de mes promenades, je rencontrai un paysan qui se plaignit d’avoir trouvé une des ses brebis égorgées. Je pensai aussitôt à la malédiction. L’idée me parut saugrenue, Adelise que je voyais régulièrement n’avait rien d’une louve, bien au contraire, elle était la grâce, la beauté, la féminité. Je vivais avec elle en permanence en restaurant le portrait.

De plus, elle était enfermée dans sa grotte sous la surveillance de Clovis.

J’allais la voir aussi souvent que possible, j’appréciais beaucoup sa compagnie. Elle était une jeune femme sensible et très cultivée, nous bavardions de tout.

Je fis traîner un peu la réparation du tableau, j’avais peur que le marquis ne s’en aperçoive. Je pressais Adelise de venir avec moi à Paris, elle hésitait.

Je ne croyais pas à cette malédiction, la brebis avait été égorgée par un loup ou un chien comme cela arrivait souvent. Ces histoires de loup-garous n’étaient, pour moi, que des fables destinées à effrayer les belles dames qui tenaient salon. Quant aux bruits de la nuit, c’était certainement le chien qui vivait reclus avec sa maîtresse et qui avait soif de liberté.

 

Plusieurs troupeaux ont été touchés, des battues sont organisées, je suis obligé de donner raison aux paysans.

La bête semble pourtant calme, une attaque me paraît impossible. Je veille. Il ne faut pas qu’ils la trouvent. J’en  mourrai.

 

 Les battues n’avaient rien donné. Les paysans étaient venus au château armés de piques et de fourches. Ils demandaient la bête. Monsieur le Marquis essayait de tempérer l’ardeur de ses manants. Le ton montait. Un groupe d’audacieux se mit à fouiller le château.

Je me précipitai aux écuries, scellai deux chevaux et les menai sous le couvert des arbres. Je me faufilai dans la grotte et expliquai rapidement la situation à Adelise. Il y allait de sa vie. Elle rassembla quelques affaires et je la conduisis en forêt où nous attendaient nos montures.

Nous chevauchâmes sans nous arrêter et arrivâmes à Paris à la nuit tombée.

 

Adelise s’est échappée. Le peintre a disparu. Ils ont dû fuir ensemble. Ce jeune homme connaît-il l’existence de la malédiction ? Je crains qu’il ne prenne bien soin de ma douce.

Le portrait est achevé, c’est de la bel ouvrage, les griffures d’Adelise ont complètement disparues, la peinture est intacte. C’est cette crise soudaine qui m’avait décidé à l’éloigner du monde.

J’ai remis le tableau à sa place. Hermeline me fait face à nouveau. Comme la ressemblance est forte. Mon cœur saigne.

Je descends chaque nuit à la grotte, je m’allonge sur sa couche et je pleure.

Son chien aussi l’attend, il refuse de s’alimenter.

Je prie Dieu que ma douce bête soit toujours vivante. J’irai la chercher.

Les troupeaux n’ont plus été touchés. Les battues sont arrêtées. Les paysans sont apaisés.

 

Quand je suis retourné chez moi, Adelise avait disparu. Je l’attendis, mais elle ne revint pas. J’en fus très affecté. Je l’aimais.

Je la cherchai partout au milieu des émeutes. Le peuple en colère envahissait les rues.

Je la retrouvai enfin, une nuit, au hasard d’une ruelle. Elle était assise à même le sol, à côté d’elle le cadavre d’un petit enfant, il avait été égorgé.

La lune sortit de derrière les nuages, elle était ronde.

Adelise se mit à hurler, sa bouche était toute barbouillée de sang.

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Published by Pascale Blazy
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commentaires

trafic 12/11/2014 22:02

On en veut davantage avec autant d\'humour. Sympa.

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