Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 21:24

numérisation0015

 

     Notre éditeur nous a proposé, à nous ses auteurs, d'écrire une nouvelle. Il souhaitait les rassembler dans un recueil offert à des fins publicitaires.

     Il est bien rare que la nouvelle soit mise en avant, elle est le parent pauvre dans la littérature française, rarement plébiscitée par le public.

    

     Pourtant, un recueil de nouvelles : c'est un bouquet aux mille senteurs, une boîte de chocolats aux nombreuses saveurs.

     Imaginez la belle boîte que l'on vous offre pour Noël, tous ces chocolats bien rangés, de formes différentes. Chocolat noir, chocolat au lait ou chocolat blanc, dissimulé par un papier aluminium argent, doré, rouge ou offert nu à votre convoitise.

     Difficile de choisir.

     Déjà, vous vous régalez des yeux...

     Enfin, vous vous décidez. Vous le prenez délicatement entre deux doigts, vous le humez et le posez tendrement sur votre langue, dans la caverne de votre bouche.

     Aussitôt vos papilles sont en folie.

     La coque chocolatée fond lentement, délivrant ses arômes.

     Le parfum de la crème enchante vos sens ou est-ce le praliné qui réjouit votre palais ou la liqueur qui explose dans votre bouche ?

 

     Plaisir fugace, joie éphémère et pourtant si facile à prolonger... il vous suffit de tendre la main et de saisir une autre bouchée.

     Il en va de même pour la nouvelle, le goût en est chaque fois différent. Il y a celle que vous appréciez, celle que vous n'aimez pas, alors tournez la page et puis... bonheur : il y a celle que vous savourez, que vous relisez et que vous relirez avec plaisir.

    

     Je vous offre "un dernier tilleul" en espérant vous régaler.

 

     Pour les autres textes, il faut voir avec les éditions Jeanne d'Arc.

 

     www.ija.fr

 

                                                        UN DERNIER TILLEUL

 

     Géraldine attendait la visite de Germain dans le jardin, surplombant la mer. Assise sur une banquette, elle savourait le spectacle : le soleil couchant embrasait le ciel, envahissant l'onde de ses reflets de feu et de sang. Elle espérait que le soir lui apporterait de la fraîcheur et que la brise marine l'apaiserait un peu. Il avait fait si chaud aujourd'hui. Pas un souffle d'air n'agitait les feuilles des orangers. Les parfums têtus des fleurs alourdissaient l'atmosphère et l'enivraient. les abeilles bourdonnaient encore.

 

     Une grosse perle de sueur roula entre ses seins et vint s'écraser sur la toile fine de sa robe orange. Elle était nue et fraîche, sortant à peine de son bain. Sa peau soigneusement poudrée avec un talc qu'elle faisait préparer par un Egyptien qui se targait de connaître tous les secrets de Cléopâtre, embaumait le jasmin.

 

     Géraldine était ce que l'on pouvait appeler une courtisane. Elle était un peu la chose de Germain, ce riche industriel qui dilapidait sa fortune à braver le danger. Fou d'aventure, il avait participé récemment à un safari en Afrique et avait failli y laisser sa peau. Un fauve l'avait attaqué et l'avait traîné dans la savane. Il lui avait échappé en rampant et avait trouvé refuge dans le creux d'un rocher. L'animal avait néanmoins eu le temps de lui broyer la jambe. Germain avait séjourné quelques temps dans un hôpital de brousse, frôlant l'amputation. Dès qu'il avait pu revenir en France, il s'était confié aux bons soins d'un éminent professeur qui lui avait conseillé de poursuivre sa convalescence au soleil. Il avait donc loué pour lui une suite à l'hôtel Negresco et s'était empressé de faire venir sa maîtresse dans une grande villa perchée sur la corniche.

 

     Géraldine avait donc reçu l'ordre de quitter son pavillon de la banlieue parisienne pour venir, avec sa domestique Rosalie, s'installer sur la côte. Elle avait immédiatement pris le train avec seulement son nécessaire à toilette, sachant qu'elle trouverait à son arrivée une enveloppe bien garnie, de quoi se constituer une nouvelle garde-robe.

     Depuis qu'elle était sous la protection de Germain, comme il se plaisait à le dire, elle ne manquait de rien, ses désirs étaient comblés avant qu'elle ne les formule, seule condition : rester soumise et dans l'ombre. En effet, il tenait beaucoup à la clandestinité de leur liaison et venait au rendez-vous seul, au volant de son Hispano Suiza, se dispensant des services de son chauffeur. Rosalie partageait la confidence, engagée par Germain, elle était très dévouée à  sa maîtresse.

 

     Le soleil s'enfonçait dans la mer devenue sombre.

     Germain n'allait pas tarder.

     Rosalie apporta deux tasses et un grand pot de tilleul, l'infusion préférée de Germain.

     Géraldine s'éventa. Elle, qui détestait cette saveur fade, avait été obligée de s'en accommoder avec tout de même l'autorisation de la sucrer un peu.

     Elle avait rencontré son amant un jeudi soir, en sortant du travail, alors qu'elle flânait au rayon des parfums dans un grand magasin. Petite vendeuse en mercerie, elle gagnait tout juste de quoi manger et se payer un petit garni sous les toits. Un peu étourdie par tous ces flacons d'où s'échappait une kyrielle de senteurs, elle en avait saisi un : il était en verre bleu ; biseauté, on aurait dit une pierre précieuse ; rond, tenant bien dans la paume ; son bouchon était une boule lisse et dorée. Au moment où elle s'apprêtait à le dissimuler dans son sac, une main avait saisi son bras. Se croyant prise, elle avait fait volte-face et s'était perdue dans le regard limpide de Germain.

     "Puis-je vous offrir ce parfum, Mademoiselle ? "

     Elle avait balbutié n'importe quoi. Il ne l'avait pas écoutée, l'entraînant à la caisse. Il avait payé, puis l'avait emmenée dans un salon de thé où il avait commandé deux tilleuls sans sucre et deux meringues au chocolat.

     A partir de ce moment, elle n'avait plus rien décidé.

     Elle avait quitté son travail et sa soupente pour s'installer avec Rosalie dans un hôtel particulier.

     Au début, Germain passait presque tous les jours, puis, il annonça qu'il ne viendrait plus que les jeudis.

    Alors, elle attendait, en écoutant la TSF, sortait seule ou parfois avec Rosalie, il ne tenait pas à s'afficher avec elle. Il lui envoyait des cadeaux de toutes sortes : fleurs, bijoux, bibelots, vêtements...

 

     Le soleil avait complétement disparu dans la mer, parfaitement noire maintenant. Rosalie avait posé sur la table une lampe à pétrole. Les insectes dansaient dans la lumière. Une coupelle de citronnelle, chargée d'éloigner les moustiques, mêlait son odeur à celle trop lourde du jardin.

     Un bruit sec et régulier sur le dallage de l'allée annonça la venue de son visiteur. Depuis son accident, il s'aidait d'une canne pour se déplacer, sa jambe n'avait pas retrouvé toute sa mobilité.

    Il s'approcha de la banquette, déposa un baiser brûlant dans le cou de sa protégée, parfaitement immobile. Il vint s'asseoir près d'elle et lui saisit la main.

     - Alors, ma douce, êtes-vous heureuse de votre séjour ?

    - Oui, merci Germain. La maison est magnifique, je passe presque tout mon temps au jardin à regarder la mer. Le matin, très tôt, alors que la plage est déserte, je prends un bain. Je me suis acheté un de ces justaucorps rayés bleu et blanc. Vos savez, je n'avais jamais vu la mer et...

     -  Bien entendu, petite sotte, vous n'avez jamais rien vu. Allons, servez plutôt le tilleul. Faites donc attention, vous en avez renversé à côté de la tasse ; c'est chaque fois pareil !

     Il lui donna un coup de canne sur la jambe.

     Elle fit comme si rien ne s'était passé et lui tendit la tasse en souriant.

     Elle le regarda boire, se demandant ce qu'elle ferait quand il ne serait plus là pour subvenir à ses besoins. Elle n'avait que vingt ans et plus du tout envie de redevenir vendeuse. Il avait vieilli depuis son accident, cette fois, il paraissait bien son âge, la cinquantaine proche.

     - Alors, tu ne bois pas ? dit-il sur un ton bourru.

     Elle prit la tasse et avala d'un trait. Elle détestait tellement le tilleul ! Il l'obligea à prendre une seconde tasse pour l'accompagner. Puis, il alluma un cigare et se cala contre le dossier de la banquette, son visage dans l'ombre était éclairé par la rougeoiement du bout incandescent, à chaque bouffée de tabac qu'il aspirait. Les volutes de fumée qu'il rejetait tournoyaient autour de la lampe et dérangeaient les insectes. 

     Soudain, il jeta son mégot dans une tasse et attira Géraldine contre lui. Embrassant ses cheveux et son visage, il glissa la main dans l'échancrure de sa robe à la recherche d'un sein. Il la retira vivement comme après une morsure.

     - Comment ? Tu as la peau moite ? Tu sais que je déteste cela !

     De sa canne, il commença à la frapper. Elle ne bougeait pas telle une statue sous la pluie.

     - Petite insolente ! Courbe le dos devant ton maître. Allons Géraldine, prosterne-toi, expie ta faute. Souviens-toi que je t'ai tirée du ruisseau et que tu me dois tout. Tu es ma chose, Géraldine, ma chose !

     Elle ne bougeait pas, toujours assise sur la banquette, bien droite malgré l'averse de coups.

 

     Alors, il s'arrêta, fou de rage. Elle le fixait.

     - Vas-tu baisser les yeux, sale guenon ?

     Géraldine se leva lentement, s'approcha du mur où brillait, sous la lune, le sécateur qui lui avait servi à couper des fleurs. Elle affirma le manche dans sa main, se retourna et fit quelques pas en direction de Germain. Son bras se détendit très vite comme un ressort et l'outil l'atteignit au ventre.

     Il fut surpris et lâcha sa canne. Elle frappa encore plusieurs fois dans les entrailles de son amant qui bascula sur le côté.

     Elle posa calmement le sécateur sur la table, se servit une tasse de tilleul, y versa le contenu du sucrier et tourna lentement le breuvage, le petit doigt en l'air comme l'exigeait son protecteur. Assise confortablement dans un fauteuil, sirotant son infusion, elle assista à l'agonie de Germain. Elle se délectait du moment.

     Des image du film "Loulou" de Georg Wilhelm Pabst lui revinrent en mémoire. Elle aimait bien le cinématographe, s'y rendant très souvent. Rosalie lui trouvait une ressemblance avec l'héroïne de ce mélo, c'est vrai qu'elles avaient la même coiffure.

     Elle descendit ensuite au jardin. Elle retira délicatement tous les géraniums du grand massif et les déposa soigneusement dans l'allée. Armée d'une grosse pelle, elle creusa une fosse profonde bien au centre.

 

     Le soleil se levait, toujours écarlate. Rosalie apparut au bout de l'allée.

     - Madame, je vous cherchais... Ah ! Madame, mais quel malheur, Monsieur... C'est vous qui l'avez... Madame, mais pourquoi ? Mon Dieu, il faut appeler la police.

     Aussitôt, Géraldine jaillit du trou comme un diable hors de sa boîte, la canne de Germain à la main, elle frappa  violemment la domestique, l'atteignant à la tempe avec le pommeau en or. Un suel coup suffit.

     Jugeant que la fosse n'était pas assez profonde pour une deuxième personne, elle se remit au travail. Il commençait à faire chaud, elle suait à grosses gouttes.

     Elle tira le corps de Germain au bord du trou et après avoir soulagé son portefeuille de la liasse de billets qui l'encombrait, le fit basculer,  puis ce fut au tour de Rosalie. Elle s'activa pour reboucher, replanta les géraniums et poussa même le luxe jusqu'à les arroser.

     Elle nettoya toutes les traces qui souillaient les allées.

 

     Une fois dans la maison, elle se mit nue et brûla la robe orange maculée de sang, de terre et de sueur ainsi que tous les effets de sa bonne.

     Epuisée, elle se fit couler un bain à l'huile de jasmin, y resta jusqu'à ce qu'il fut froid, puis se sécha, se poudra, se maquilla et enfila une robe blanche brodée de perles.

     Assise devant sa coiffeuse, elle brossa ses cheveux coupés au carré et les ramena en accroche-coeur sur ses joues.

 

     Géraldine avait déjà gommé de sa mémoire les événements de la nuit. Pour elle, un nouveau jour s'offrait, une nouvelle vie.

     Toutes ses émotions lui avaient donné faim, elle se prépara un copieux petit déjeuner qu'elle prit face à la mer sur la terrasse.

     Le soleil était haut dans le ciel.

     Elle s'amusa à compter les baigneurs, alluma une cigarette, se versa une autre tasse de thé et  feuilleta distraitement la revue Cinémonde.

    La vie était belle.

 

     Dans un sac de voyage, elle entassa quelques vêtements et son précieux nécessaire à toilette. Elle rangea le reste de ses effets dans la grosse valise de Rosalie et vérifia que rien ne traînait. La maison était telle qu'elle l'avait trouvée à son arrivée...

     Devant le miroir du couloir, elle ajusta sa coiffure, plaça son chapeau, sortit son bâton de rouge à lèvres de son sac et se dessina un sourire.

     Tirant sa lourde valise sur le seuil, elle ferma la porte puis guetta le taxi qu'elle avait demandé par téléphone.

 

     Géraldine se fit conduire sur le port. Un bateau partait pour une croisière dans les îles grecques, elle acheta un billet, fit porter ses bagages dans sa cabine et attendit l'heure de l'embarquement à la terrasse d'un café.

     Lorsque les premiers voyageurs arrivèrent, elle s'engagea sur la passerelle.

     Elle n'avait pas mis un pied sur le pont que déjà un monsieur d'âge mûr lui tendait la main...

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Pascale Blazy
commenter cet article

commentaires

manU 25/02/2012 20:51

Très jolie petite nouvelle dont j'aurai presque envie de lire une suite...
Merci à vous.

Présentation

Recherche

Pages

Liens