La tour du dragon 2 (fin)

A mon approche, le chevalier noir se redressa, brandissant Flamme.
Sans crainte, j’avançais.
Face à face, immobiles, à la lueur dansante de la chandelle, nous nous contemplions avec stupeur, découvrant notre double. Le même corps frêle, le même visage pâle, les mêmes yeux noirs scrutateurs, la même bouche gourmande, les mêmes cheveux de jais.
Sous la chemise du chevalier, je distinguais une protubérance légère, des seins fermement maintenus par un bandage. Le chevalier était une jeune femme !
Nous nous observions, doutant de cette rencontre. Elle était le héros de l’histoire et moi la lectrice. Pourtant, nous étions réunies et si semblables.
Foudre hennit.
Tenant fermement Flamme, le chevalier noir sortit.
Un loup hurla dans le lointain.
La lande paraissait calme.
Tendu, tous les sens en éveil, il restait en travers de la porte.
Lorsque les nuages libérèrent la lune, confirmant l’absence d’intrus, il se détendit et revint à l’intérieur.
J’attendais pelotonnée près du bouclier.
- A l’aube, nous partirons, dit-il sèchement.
Puis il s’allongea et s’endormit profondément.
J’essayais de l’imiter, mais mon sommeil était chaotique.
Les confidences de ma compagne de chambrée m’avaient émue. Elle était la fille de Dragon d’or. Protégée du massacre par une servante, alors qu’elle n’était qu’un nourrisson et que Dragon Rouge fomentait son coup d’état. Elle avait grandi à la campagne, dans la sobriété et à l’abri du tyran. Quand elle avait appris la vérité sur sa naissance, elle s’était sentie investie d’une mission et avait pris les armes. Sa longue quête avait commencé et n’aurait de cesse qu'à la libération de son père et à l'extermination de l’usurpateur. Il émanait de son récit une telle souffrance et une telle sincérité que je n’hésitais pas une seconde, lorsqu’elle me demanda, de l’accompagner dans sa tâche.
Je l’écoutais respirer calmement, tentant de calquer mon souffle sur le sien, parfois elle murmurait quelques mots. M’assoupissant de courts instants, je m’éveillais chaque fois en sursaut, des images de combats et de désolation dans la tête. Dragon Rouge semait le malheur et la terreur sur son passage. Sa puissance était telle que personne n’avait osé entraver sa route.
Les projets du chevalier noir semblaient voués à l’échec, pourtant je ne doutais pas un instant qu’en nous unissant nous parviendrions à chasser l’usurpateur.
Aux premières lueurs de l’aube, la jeune femme reprit sa carapace de chevalier noir.
Fouillant dans son bissac, il me tendit des braies, puis lorsque je les eus enfilées, il déchira ma chemise pour la raccourcir. Il me prit par la main, nous sortîmes.
Foudre nous attendait placidement devant la cabane. Il s’approcha de son maître qui grimpa sur son dos. Tendant la main, il me hissa derrière lui.
Chevauchant ainsi, nous quittâmes enfin la lande pour une étendue désertique. Les sabots de Foudre, s’enfonçant dans le sable, ralentissaient notre progression.
Une tour pointait à l’horizon. C’était là que nous allions.
Le jour, la chaleur extrême nous enveloppait jusqu’à la suffocation. Le soleil brûlait nos visages et nos mains. La soif et la faim nous taraudaient.
Courageusement, notre cheval nous portait, parfois nous marchions à ses côtés.
Dans le lointain, la tour nous narguait, elle s’éloignait à mesure que nous progression.
La nuit, le froid intense nous obligeait à nous blottir l’une contre l’autre à même le sable, veillant à tour de rôle, au clair de lune. Foudre mâchonnait quelques rares brins d’herbe desséchée. C’était lui qui nous avait montré comment humecter notre bouche en léchant les perles de rosée au petit matin.
Malgré tout, nous poursuivions notre quête.
Le jour, de sa puissance et de sa détermination, mon compagnon annihilait ma faiblesse et mon envie de renoncer.
La nuit, nous étions deux sœurs. Sa voix douce, alors, me contait les gloires et les malheurs de Dragon d’or, le souverain juste et bon, violement détrôné et emprisonné par Dragon Rouge, vil monarque.
En appelant aux puissances maléfiques, il avait fait édifier cette tour, en plein désert, ruinant tout désir d’évasion et éloignant toute tentative de délivrance. Il l’y avait enfermé sous bonne garde.
Deux dragons noirs tournoyaient sans relâche au sommet. Ceux qui rencontraient leur regard étaient transformés en pierre.
L’accès à l’édifice paraissait libre, un escalier en colimaçon conduisait à l’unique salle circulaire, tout en haut, seulement un colosse armé d’une hache en barrait l’entrée.
Lorsque nous parvînmes enfin au pied de la gigantesque tour, nous descendîmes de cheval. Instinctivement, nous nous collâmes contre la muraille, espérant profiter d’ombre et de fraîcheur, mais le soleil était omniprésent et les pierres brûlantes.
Le chevalier noir me tendit son bouclier et Flamme, m’intimant l’ordre de grimper tout en haut afin d’affronter le colosse, tandis qu’il attirerait l’attention des dragons pour les neutraliser.
Sans réfléchir, je commençai l’ascension. Marche après marche, le bouclier paraissait plus pesant, quant à l’épée, elle luisait, éclairant faiblement mon chemin. Perdue dans les ténèbres et le froid, j’avais la curieuse sensation d’être épiée par des millions d’yeux plaqués contre la muraille.
Eprouvée, je fis une halte pour reprendre souffle. Cherchant l’appui du mur, mes doigts glissèrent sur la paroi glacée, suintante d’humidité. Je frissonnai à l’idée d’y plaquer mon dos. M’asseoir sur une marche me parut impossible, rester immobile me coûtait autant que de reprendre l’ascension, ce que je fis aussitôt.
L’impression que les marches se multipliaient sous mes pas gagna mon esprit, pourtant, après de longs efforts, j’arrivai au sommet.
Le colosse était debout, barrant de sa carrure gigantesque l’accès étroit qui ouvrait sur la salle circulaire, où je devinais une forme humaine recroquevillée sur le sol.
Le gardien s’avança, déployant sa musculature et brandissant sa hache. Par réflexe, je m’accroupis à l’abri du bouclier, essayant de maintenir fermement Flamme dans ma main vacillante.
Je tentais de me persuader que seul le froid était à l’origine du tremblement qui agitait tout mon corps.
Rugissant, il assena un violent coup à l’écu que je lâchai.
Alors qu’il levait son arme, je fermai les yeux attendant le coup fatal. Flamme se mit à grésiller et, quittant ma main, s’en alla se planter dans le flan de mon assaillant, lui infligeant une mort instantanée. Puis, ruisselante de sang, elle franchit la porte et pénétra dans la salle circulaire, lourdement suivie par le bouclier.
Aussitôt, la silhouette allongée se dressa et s’en saisit.
L’homme se métamorphosa en dragon aux écailles d’or. L’animal, battant des ailes, s’élevait lentement vers la voûte qui, brusquement, fut pulvérisée. Éblouissant de soleil, le dragon resplendissait, renvoyant, tel le bouclier de Persée l’avait fait des regards de Méduse, le regard paralysant des dragons noirs. Victimes de leur pouvoir, ils s’immobilisèrent en pleine course avant de retomber en une pluie de cendres.
Dès lors, libéré, Dragon d’or se posa près de sa fille et reprit son apparence d’homme, tandis que la voûte se fermait assombrissant la salle circulaire.
Abasourdie, je n’eus pas le temps de fuir, un panneau de bois coulissa, obturant la porte.
Alors, j’entendis la voix du cavalier noir murmurer : « l’un chasse l’autre ». Ces quelques mots, balbutiés pendant son sommeil, prenaient alors tout leur sens.





